Lettre pascale d’un moine aux amis confinés

Alors que le nombre des jours où nous demeurons confinés s’allonge – un carême dont le monde avait perdu l’idée ! – nous guettons, semblables aux passagers de l’Arche, le jour où nous pourrons lâcher enfin le corbeau par la fenêtre, puis la colombe, pour voir si, rassurée par la décrue des eaux, elle nous rapportera un rameau frais d’olivier, prometteur d’une libération prochaine (Gn 8, 6-12). Car nous aspirons nous aussi à prendre, à reprendre le frais du monde. À reprendre pied ferme sur cette terre bien aimée dont nous sommes, décidément, et qu’aucun ciel officiel, aucun paradis articifiel ne pourra jamais nous rendre superflue. Voilà des semaines que notre vie est comme minorée. Des mois, pour ceux qui, plus lucides, ont vu venir de plus loin le fléau (la lucidité, cet avantage peu répandu parmi les hommes, et qui rend l’homme plus vulnérable, plus perméable encore aux grandes épreuves de l’histoire…). Oui, voilà des semaines que nous vivons sous un soleil étrange, comme il s’en voit aux jours d’éclipse. Un soleil minoré, une lumière contrainte. Car tous ces morts qui nous entourent, toute cette mort qui touche çà et là nos proches et nos amis, notre propre mort qui apparaît soudain comme possible, tout cela éclipse un peu, beaucoup, la lumière de nos jours ordinaires. J’y pense chaque matin en récitant, à l’office de Laudes, le cantique de Zacharie : illuminare his qui in tenebris et in umbra mortis sedent… « Pour illuminer ceux qui habitent les ténèbres et l’ombre de la mort » (Lc 1, 79). Si loin de nous que soit apparemment le fléau, si doré que soit le cadre de notre confinement, notre vie se sent tout bas hypothétique, suspendue, conditionnelle. Et il nous faut porter cela chaque jour, tout bas. Et ce n’est pas rien que cette ombre portée sur chacun de nos jours, que ce poids d’ombre que nous portons chaque jour, que ce poids du jour qui est en réalité un poids d’ombres. Il fait bon parfois nous le dire les uns aux autres, tout haut. Il le faut, même, pour tenir. Nos silences, chaque jour, sont pleins du monde, et nos veilles, et nos réveils, et nos insomnies : cet élargissement inouï de notre vie aux dimensions du monde accélère notre hominisation ; il accélère aussi notre christianisation (celle-ci ne va jamais sans celle-là), et cela est bien plus efficace, pour notre maturation spirituelle, que tous les exercices de dévotion que nous pourrions embrasser à notre guise en temps d’insouciance et de confort. Nous sommes convoqués à un chemin de croix d’autant plus susceptible de nous faire avancer, celui-là, qu’il est réel, qu’il est universel, qu’il est obligé. C’est une chose incroyable comme ces temps que nous vivons peuvent nous faire grandir en gravité.

Oh certes, bien des stratégies officielles de « continuité », bien des volontarismes pressés, bien des télé-ci, des télé-cela, des vidéo-ceci, des vidéo-cela voudraient nous occuper, nous distraire, nous faire escamoter le présent, comme s’il n’existait pas, comme s’il n’existait déjà plus, comme s’il ne devait pas exister. Harcèlement de la mondanité et de la performativité qui s’avère parfois peu respectueux de la grande épreuve intérieure avec laquelle chacun de nous tâche de se débattre en ce moment, comme il peut, seul, en couple, en famille. Sans manquer, bien sûr, à notre devoir d’assurer la maintenance dans le secteur de nos responsabilités propres, ne laissons pas pour autant des planifications hâtives, des ingérences indiscrètes nous voler l’étrange « grâce » de ce temps qui nous confronte à l’essentiel. Laissons d’abord ce temps passer sur nous, tout le temps qu’il doit durer : cela réclame déjà de nous tellement de patience et d’énergie ! Nous verrons ensuite. Il semble d’ailleurs que certains se fassent grandement illusion (et depuis longtemps) sur la rapidité avec laquelle la machine – les machines reprendront leur train d’avant, si elles le reprennent jamais. Les seuls mots qui ont désormais valeur d’échange indispensable entre nous ne sont plus des mots d’affaires, mais des mots d’humanité.

Notre travail, en ces jours, est de survivre. Chacun le fait avec les moyens du bord. Avec ses moyens matériels, sans doute, mais aussi avec ses ressources intérieures, avec son eau vive intérieure dont le cours varie, parfois, au fil des heures d’une même journée, tantôt généreux, tantôt proche de l’assèchement. Cela appelle entre nous beaucoup d’indulgence et de compassion. Car chaque jour prend en défaut nos belles résolutions de perfection stoïcienne, nos rêves d’auréoles, nos prétentions à l’invulnérabilité, nos fanfaronnades héroïques, notre assurance d’avoir érigé une forteresse métaphysique imprenable, nos certificats d’étanchéité par rapport aux contrées de la chair. Chacun de nous s’aperçoit que l’homme, à l’ombre, in umbra mortis, n’est au fond qu’un petit tas de choses, qu’un tas de petites choses, parmi lesquelles il peut s’en trouver de très grandes, voire de tout à fait sublimes (son inaliénable grandeur est déjà de le savoir). Ce que provoque, ce que dégage l’addition de ces jours d’inquiétude et d’effroi, c’est, pour chacun de nous, un ecce homo : à toute extrémité, nous nous apparaissons davantage à nous-mêmes et aux autres tels que nous sommes. Oh, si nous avions la simplicité de nous avouer les uns aux autres, en ces jours, je ne dis pas seulement l’humilité, mais la trivialité et le caractère élémentaire, rudimentaire, animal, des rêves qui nous traversent, des envies qui nous prennent, des petits ou des grands plaisirs que nous envisageons pour le jour où se desserrera l’étau ! Cet aveu réciproque, si nous en avions le courage, serait un merveilleux phénomène humain : un phénomène de tendresse. Ce que nous apprend notre incarcération subtile, c’est que nous n’avons besoin que d’une seule chose : aimer et être aimé.

Nous commençons, nous recommençons à appeler avec des mots de bénédiction les vivres les plus simples de notre vie : la lumière du jour, le trille de l’oiseau, la voix de l’enfant dans la rue, le visage des proches, le vin et le rire des amis, la caresse de l’être aimé. Au sortir de l’arche, nous cultiverons un carpe diem (« cueille le jour »), car il existe – j’en suis de plus en plus persuadé – un carpe diem parfaitement chrétien. L’on cueille, non ce qui est défendu, mais ce qui est donné. La suspension de tout ce dont nous usons et abusons d’ordinaire n’est là que pour nous révéler à nouveau – à neuf – la magnificence de tout ce qui nous est donné.

Le deus ex machina est mort : le Dieu des explications, des réparations, des compensations faciles, le Dieu « tout-puissant » des châtiments et des craintes primitives, le Dieu terrible que l’on cherche à modifier, à fléchir, par un surcroît maladroit de pratiques. Pour nous, en ce moment, il ne s’agit pas d’ajouter des pratiques, mais d’approfondir, avec Jésus Christ et en lui, le mystère crucial de notre vie et de notre mort, autrement dit de grandir en gravité. Et n’allons pas soupçonner, de la part des autorités civiles, quelque complot prémédité contre le culte catholique : la clandestinité de notre Pâque 2020 n’est pas l’effet d’une revanche, mais, en un sens, la condition naturelle et « natale » de Pâques, mais une occasion d’explorer et de partager fraternellement, avec l’humanité entière, la condition souterraine de la Vie. En vérité, en vérité, je vous le dis, si le grain tombé en terre ne meurt pas, il demeure seul, mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruit (Jn 12, 24).

Le Dieu de notre fabrication est mort, mais LE CHRIST NOTRE PÂQUE EST VRAIMENT RESSUSCITÉ, Celui en qui un dessein inouï se fait Jour, Celui en qui affleure, à ras de terre et d’horizon et d’aurore, un Dieu non pas écrasant, mais germinal, non pas jaloux, mais dépouillé. Je sais, moi, dit Job (19, 25-26), que mon Rédempteur est vivant, que lui, le dernier, se lèvera sur la poussière. Après mon réveil, il me dressera près de lui, et, de ma chair je verrai Dieu. Le Disparu nous apparaît, la Présence nous demeure, laissant pour nous devant elle, et non pas seulement derrière elle, un sillage de lumière à la mesure sans mesure de son intensité. Les mots de l’un de nos plus grands poètes semblent prendre ici un sens auquel il n’avait peut-être pas songé : « Ton souvenir en moi luit comme un ostensoir ». Autrement dit, la Mémoire de ta Pâque est notre Avenir et notre soleil levant. Leurs yeux s’ouvrirent et ils le reconnurent, mais il avait disparu à leurs regards. Alors ils se dirent l’un à l’autre : « Notre cœur n’était-il pas tout brûlant au-dedans de nous, quand il nous parlait en chemin, quand il nous expliquait les Écritures ? (Lc 24, 31-32). La Résurrection, c’est la phosphorescence de l’Ami. Le Ressuscité, c’est le chef d’œuvre de l’Esprit qui, tel un souffleur de verre, « souffle » l’obscure humanité de l’homme Jésus pour en faire un Corps vivant, un Corps total d’humanité où chacun de nous, dès maintenant, a lieu d’être. Je vais vous préparer une place… Je veux que là où je suis ils soient eux aussi avec moi (Jn 14, 22 ; 17, 24).

Loin de tous les dénouements faciles, de toutes les prestidigitations religieuses et de tous les triomphes de pacotille, puisse cette espérance pascale, pleine de mystère et de gravité, nous soutenir en ce temps pascal de confinement. Le Ressuscité transparaît dans les plus humbles choses de la vie dont l’épreuve commence de nous révéler l’inestimable prix. Dans le petit tas de choses…

Comme j’écris ces lignes, le chant de la huppe retentit dans le jardin. Le chant des oiseaux n’accompagne pas seulement la construction des nids : il est lui-même un minuscule effort de construction du monde. Il y a aussi le bruit d’une tondeuse à gazon, du bois que l’on charpente, d’une voiture qui passe. La vie continue… Prêtons attention au grand œuvre qui nous entoure et apportons-y déjà la brindille, même mineure, de notre chant le plus intime.

Joyeuses Pâques à chacun de vous ! N’hésitez pas à communiquer ce message aussi loin que vous le voulez, comme ce rameau d’olivier frais que la colombe apporte aux habitants inquiets de l’arche.

François Cassingena-Trevedy
moine de l’Abbaye de Ligugé (12 avril 2020)