À proprement parler: « Prière »

Le confinement, ai-je lu à plusieurs reprises, est un « temps idéal pour prier ». Idéal pour s’y remettre. Ou pour s’y mettre davantage. Comme la course à pied, le tricot ou la lecture. Le problème vient de ce qu’il n’y a rien de plus éloigné de la prière que cette idée d’idéal. L’idéal est la représentation mentale que, en raison de sa perfection, on érige en norme de son action et en juge de la réalité. La femme qui attend un enfant espère être une mère idéale : patiente, organisée, prête à offrir à sa progéniture tout ce qu’elle-même n’a pas reçu dans son enfance. Ce qui travaille l’idéal, c’est une logique ascendante : on projette dans le futur un Moi rêvé, sinon parfait en les tous cas meilleur, puis on fait effort vers lui. Le seul défaut du Moi idéal, c’est de n’être pas. Ou pas encore. Ou toujours pas. Mais à qui la faute ? Pas à l’idéal, puisqu’il est parfait ! La faute au moi réel, incarné, qui finirait presque par désespérer de sa réalité et vivre son incarnation comme l’orteil celle de l’ongle…
Heureusement pour nous, la prière commence là où l’idéal cesse. La prière, c’est la logique descendante : vois, mon Dieu, comme je ne suis pas prêt, comme je ne suis pas digne de te recevoir, comme je suis à côté, loin de Toi, loin de tout, loin du compte. Prier, c’est rencontrer sa propre sécheresse. « Nous ne savons pas prier », confessent les disciples de Jésus (Lc 11, 1 ; Rm 8, 26). C’est là un bon début. Peut-être le seul. Ne pas savoir quoi dire. Et le dire. Balbutier et bégayer. Ce dernier mot vient d’ailleurs de l’anglais to beg qui signifie « prier »… Plus exactement : « supplier », « mendier » mais justement, prier vient du latin precari qui signifie « demander » et a donné « précaire ». La prière confie ces choses que l’on ne dit qu’en suppliant, en se pliant. Ce n’est même pas qu’on se met à genoux : on l’est déjà.
Il y a certes des prières qui ont la grâce de l’évidence. Il y a l’action de grâces. Le merci qui monte, irrésistiblement, en saluant la clarté de l’aurore ou en rendant à un inconnu le sourire qu’il me tend. Les genoux se plient sans grincer. Cela tombe bien, qui tombe par en haut. Mais on parle ici d’une prière à laquelle se mettre, en temps de confinement, d’inquiétude, d’ennui, de détresse. Or tout ce que nous rencontrons, dans cet effort pour se concentrer un peu, c’est notre impuissance. La prière n’y peut rien. Elle y consent seulement.
Dans l’ordinaire de notre vie, nous partageons au monde nos aptitudes. Dans notre prière, nous offrons notre part d’impuissance. C’est ce qui la rend toujours possible et actuelle. Car si la prière commence là où elle croyait avoir atteint son point de nullité ultime, rien ne doit l’interdire, pas même notre inaptitude à prier. Il n’est jamais besoin d’attendre que les conditions soient idéalement réunies, si ce que nous offrons dans la prière, c’est notre humble condition de femmes et d’hommes.
Plus ça avance, plus je crois que le confinement n’est le temps idéal de rien. Prier n’est pas avoir trouvé un bon moyen pour cesser, enfin, de perdre son temps, quand celui-ci était encore accaparé par mille choses. C’est toujours le perdre. Mais c’est le perdre pour Dieu, comme on accepte, par avance, de prendre avec un proche le temps qu’il faudra. On peut réussir sa relaxation, son heure de méditation pleine conscience. La prière, elle, est l’aveu premier d’un échec. À cause d’elle, nous sommes appelés à échouer. Dans les bras de Dieu

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